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La Chronique d'Hervé

Son associé avait une holding depuis le premier jour. Lui avait investi en direct. Sept ans plus tard, il payait la note.

Marc et Thomas ont co-fondé leur SAS. Thomas avec une holding, Marc en direct. À la première distribution de dividendes, Marc découvre l'écart. Et quand il veut créer sa holding à son tour, son associé lui propose une valorisation gonflée. Le report d'imposition existe — mais il gèle l'impôt à la mauvaise base.

Hervé Foly

Hervé Foly

La Chronique d'Hervé

Published on

24/03/2026

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7 min

Son associé avait une holding depuis le premier jour. Lui avait investi en direct. Sept ans plus tard, il payait la note.

Son associé avait une holding depuis le premier jour. Lui avait investi en direct. Sept ans plus tard, il payait la note.


Marc m'a appelé quatre jours avant de signer. Il voulait une confirmation rapide. Il a eu une tout autre conversation.


Marc et Thomas ont co-fondé leur SAS de services il y a sept ans, à 50/50. Dès le départ, Thomas a structuré sa participation via une holding patrimoniale. Marc, lui, a investi en direct — plus simple, plus rapide, pas de structure à créer. À l'époque, ça semblait raisonnable.


Sept ans plus tard, la société est profitable et ils décident de distribuer des dividendes pour la première fois. C'est là que Marc prend conscience de l'écart. Thomas perçoit ses dividendes via sa holding, soumis au régime mère-fille : quasi exonérés d'IS, disponibles pour réinvestir immédiatement. Marc, lui, les perçoit en direct : flat tax de 30 % sur chaque euro distribué, net de toute optimisation.


Marc veut corriger ça. Il décide de créer une holding à son tour et d'y apporter ses parts. Pour apporter ses parts, il faut les valoriser. Thomas propose la valorisation de l'expert-comptable : 2,4 M€. Récente, documentée. Marc trouve ça logique. Ce qu'il n'a pas mesuré : ses parts ont été acquises pour une valeur quasi nulle à la fondation. La plus-value d'apport, c'est donc presque la totalité des 2,4 M€.


En lisant le rapport, je trouve en bas de page : un seul client représente 60 % du chiffre d'affaires. Noté par l'expert-comptable. Sans aucune conséquence sur la valeur retenue.


Thomas avait sa holding depuis le jour 1. Marc a attendu sept ans. À la première distribution, l'écart fiscal entre eux était massif — et il allait payer deux fois s'il signait sur cette valorisation.

Le report d'imposition : ce que c'est vraiment


Première chose à clarifier : la fiscalité française prévoit bien un mécanisme de report d'imposition pour ce type d'opération. C'est l'article 150-0 B ter du CGI. Il s'applique automatiquement dès que Marc contrôle la holding qui reçoit ses parts. Pas de demande à formuler, pas de démarche spéciale — le report est de droit.


Concrètement : la plus-value est calculée et déclarée l'année de l'apport, mais l'impôt n'est pas exigible immédiatement. Il est gelé jusqu'à un événement qui met fin au report — typiquement, la cession des parts de la holding par Marc, ou la cession par la holding des parts de la SAS dans les trois premières années sans réinvestissement.


Mais voici ce qui rend ce cas particulièrement sensible : Marc et Thomas ont fondé la société. Leurs parts ont été souscrites pour une valeur nominale, quasi nulle. La plus-value d'apport est donc presque égale à la valeur totale de la société — ici, environ 2,4 M€ sur la base de la valorisation de l'expert-comptable, ou 1,8 M€ sur la base de la nôtre. La différence de 600 000 € entre les deux valorisations se traduit directement en dette fiscale latente de 180 000 € (à 30 % de PFU). Reportée, oui — mais bien réelle, et figée pour la durée de vie de la holding.


  1. Marc apporte ses parts à la holding. La plus-value est calculée et figée à ce moment — c'est la différence entre la valeur d'apport et le prix d'acquisition initial.
  2. L'impôt sur cette plus-value est reporté — ni payé ni annulé. Il attend dans le bilan fiscal de Marc.
  3. Si la holding conserve les parts plus de 3 ans, aucun réinvestissement n'est obligatoire pour maintenir le report.
  4. Le report tombe — et l'impôt devient exigible — le jour où Marc cède ses parts dans la holding, ou en cas de dissolution. Au taux du PFU : 30 % (12,8 % IR + 17,2 % prélèvements sociaux), plus éventuellement la contribution exceptionnelle sur les hauts revenus.

Pourquoi la valorisation reste le vrai enjeu — même avec le report


Le report d'imposition est une bonne nouvelle. Mais il ne résout pas le problème de la valorisation — il le déplace dans le temps.


Voici ce qui se passe avec une valorisation à 2,4 M€ : la plus-value est figée à un niveau élevé dès l'apport. Cette dette fiscale latente reste dans le bilan de Marc tant que le report tient. Le jour où il cède ses parts de holding — dans 5, 10 ou 15 ans — c'est sur cette base qu'il paiera. Une valorisation surévaluée aujourd'hui, c'est une facture fiscale surévaluée demain, sans aucun moyen de la corriger après la signature.


La méthode retenue était mécaniquement optimiste. L'expert-comptable a projeté les revenus futurs en extrapolant le taux de croissance des trois dernières années — et appliqué ce taux sur plusieurs années pour calculer les flux. Le problème : les trois dernières années étaient exceptionnellement bonnes. Extrapoler une période atypique comme si elle était normative, c'est construire une valorisation sur des sables mouvants. Devant le fisc ou devant un acquéreur sérieux, cette hypothèse ne tient pas. La méthode DCF exige des flux normalisés — c'est-à-dire retraités des éléments exceptionnels, pas reproduits mécaniquement.


La dépendance client ignorée. Un client à 60 % du CA représente un risque de concentration majeur qui contredit directement les hypothèses de croissance retenues. Si ce client ralentit ou part, les flux projetés s'effondrent. Toute valorisation sérieuse intègre une décote explicite pour ce risque. L'expert-comptable l'avait noté — sans en tirer la moindre conséquence sur la valeur finale.


Thomas avait un intérêt indirect à une valeur haute : elle ancre un prix de référence favorable pour toute transaction future sur le capital. Pas de mauvaise foi — juste deux associés dont les intérêts sur cette valorisation pointent en sens inverse.


Ce qui s'est passé


J'ai produit une contre-expertise en trois méthodes croisées — DCF, comparables sectoriels, actif net retraité — avec intégration explicite de la décote pour dépendance client. Résultat : entre 1,6 et 1,9 M€.


Marc l'a présentée à Thomas. Ils se sont accordés à 1,8 M€ — valeur défendable, documentée, cohérente avec le marché. La dette fiscale latente réduite de façon substantielle. La relation entre associés ? Intacte.


Ce qu'il faut retenir


La holding se crée au démarrage, pas quand ça devient urgent. Thomas l'avait compris dès le premier jour. Marc a attendu sept ans et la première distribution pour mesurer l'écart. À ce stade, créer la holding coûte infiniment plus cher — en impôt latent et en complexité — qu'au moment de la fondation.


Le report d'imposition (150-0 B ter) est automatique et bien réel. Il reporte l'impôt — il ne l'annule pas. La plus-value est figée à la date de l'apport. Pour un fondateur qui a souscrit ses parts à valeur nominale, cette plus-value, c'est quasiment toute la valeur de la société.


Extrapoler la croissance passée n'est pas une valorisation. Projeter mécaniquement le taux des trois dernières années suppose que la tendance est normative et durable. Si ces années étaient exceptionnelles — ou si elles reposent sur un seul client —, la base s'effondre. Une valorisation défendable repose sur des flux normalisés, retraités, comparés au marché.


L'expert-comptable de la société n'est pas votre conseil. Son mandat, c'est la société. Votre situation patrimoniale dans l'opération, c'est votre affaire — ou celle de quelqu'un qui défend uniquement vos intérêts.